Plus que 68 jours

 

 

Je suis tombé dans leur piège quand j’ai repris connaissance, avachi sur du bitume brûlant et plongé dans un véritable enfer. Je n’ai pas d’autres mots. Je ne voyais pas à un mètre de moi tant un épais brouillard sévissait, un brouillard acre qui me faisait pleurer et cracher. Des cris et des déflagrations résonnaient de toutes parts, des corps courbés apparaissaient brusquement dans mon champ de vision pour disparaître aussitôt au gré du vent, des courses, et des larmes qui occultaient ma vue. Une scène de panique. Une scène de guerre.

 

 J’essuyai mon visage de mes mains, essayant de me rappeler ce qui se passait. Ma langue titilla mes lèvres et le goût du sang emplit ma bouche. Du sang ? Je partis en exploration tactile de mon corps, constatai que ça allait. Pas de fracture, mais une petite plaie au-dessus de l’oreille. Enfin, je la sentais petite pour autant elle pissait le sang, chatouillant mon oreille, dégoulinant dans mon cou, imbibant le col de mon T-shirt. Comme toujours avec les plaies au visage, me suis-je souvenu. Celle-ci venait probablement d’un coup de matraque. Mais pourquoi pensais-je à un truc pareil ? Pourquoi aurais-je reçu un coup de matraque ? Une partie de la réponse me chargea telle une harde de gnous asticotée par des hyènes. Et tandis que je regardais le troupeau de robocops foncer sur moi, incapable du moindre mouvement, des bras glissèrent sous mes aisselles et me tirèrent sans ménagement hors de la trajectoire de l’assaut. Hors des fumigènes néfastes par la même occasion.

 

 À l’abri, dans une entrée d’immeuble un peu miteuse, je reçus des soins d’un groupe de personnes affublées d’un brassard blanc avec une croix peinte au feutre rouge. J’imaginai plus que ne voyais avec exactitude l’emplacement d’un vieil escalier en bois desservant les étages supérieurs à quelques mètres.

 

— Monsieur ? Monsieur ! Est-ce que vous m’entendez ? Répondez-moi ! Monsieur ? Bougez la tête pour me faire comprendre que vous m’entendez !

 

 Je grimaçai et plutôt que d’obtempérer, je lâchai quelques mots censés prouver que j’étais en forme, déclenchant une quinte de toux carabinée. Il est particulièrement déroutant de subir la trahison de son propre corps tandis que vos pensées semblent toujours aussi claires.

 

 — …Gn... Keskispasssskesssskejféissssssi… *tousse*

 

— Ne parlez pas, Monsieur. Le gaz lacrymo vous a irrité les voies respiratoires. Nous allons vous rincer les yeux avec du sérum physiologique puis nous allons nettoyer votre plaie à la tempe. Une fois que ça sera fait, je vous poserai quelques questions pour définir rapidement votre état de santé. Parlez doucement, sans forcer, pour reposer votre voix. Puis nous vous escorterons jusqu’à une ambulance à quelques rues si nécessaire.

 

Il fit comme il avait dit. J’ai supposé que c’était « il » à la voix parce que des masques, des foulards et autres casquettes empêchaient toute identification sexuelle des trois personnes qui m’entouraient. Le sérum me fit un bien fou. La vue est un sens dont on ne prend conscience de l’importance primordiale qu’une fois perdu. J’aurais pu embrasser mon libérateur. Il reprit :

 

— Maintenant, je vais nous présenter pour que vous compreniez bien que nous ne vous voulons aucun mal. Bonjour Monsieur, nous appartenons à la Commission Infirmerie. Nous venons de vous évacuer d’une zone à haut risque. Les policiers essayent de disperser la manifestation Anti-exil sur Mars à l’aide de gaz et de robots antiémeute. Vous souvenez-vous d’y avoir pris part ?

 

— …Non… Si ?... Peut-être.

 

— D’accord. Vous souvenez-vous de votre nom ?

 

— …Selim ? … Oui, Selim K…

 

Il ne me laissa pas finir.

 

— Bien Selim, pouvez-vous me dire combien de doigts levés sont devant vous ?

 

Ce faisant, il agita trois ou peut-être quatre doigts devant mes yeux rougeoyants. Le dernier était flou.

 

— …Trois ?

 

— Parfait. Pouvez-vous vous levez et marcher un peu ?

 

— …Je crois…

 

Je relevai prudemment mes jambes, pris appui sur les deux personnes postées à mes côtés. Il semblait que je puisse tenir debout. Un peu le tournis mais ça allait. Je fis quelques pas puis m’affalai sur les premières marches de l’escalier. Cela sembla être une indication importante pour mon entourage puisqu’ils hochèrent la tête tous les trois en même temps.

 

 — On va l’emmener à l’ambulance. Ça sera plus prudent.

 

Celui qui m’avait soigné rouvrit la porte doucement, regarda si le chemin était libre. Les cris s’étaient déplacés, ils venaient de plus loin sur la droite. Il nous fit signe, les deux autres me permirent de prendre appui sur eux comme béquilles, et nous trottâmes en prenant à gauche jusqu’à une voiture de pompier stationnée en marge de la manifestation comme plusieurs autres. Certaines d’entre elles fermaient déjà leurs portes, faisaient vrombir les moteurs et tonner leur alarme afin d’évacuer des passagers en détresse.

 

Mes sauveteurs expliquèrent mon cas aux pompiers qui les remercièrent pour leur bravoure. Ils me prirent en charge tandis que mon groupe repartait sur le front tenter de sauver d’autres manifestants malmenés par la police et leurs robots trop zélés. On me demanda mon identité. Et le simple énoncé de mon nom que je venais d’égrener difficilement repris en boucle dans la bouche de ces uniformes raviva les raisons de ma présence ici.

 

Selim Kadri. LE Selim Kadri ?

 

Oui. Chef militant du mouvement Anti-Exil sur Mars. Activement recherché pour piratage des bases de lancement américaines et européennes ayant occasionné l’avortement des trois missions de ravitaillement à destination de Mars et le décès de centaines de pionniers là-haut. Oui. Oui, c’est moi. Selim. Mais je n’ai pas tué ces héros et j’ai même contribué à sauver les « équipages » de ces missions. Car il faut savoir qu’on n’y envoie non pas des gens sélectionnés pour leurs performances physiques et intellectuelles, des pionniers fabuleux, oh que non. Ce sont en réalité des prisonniers et prisonnières politiques que les gouvernements des pays riches exilent en en faisant des héros. Des écologistes, des religieux pacifistes, et quelques fous furieux dans le tas. Et une fois là-haut, que s’y passe-t-il ? Eh bien les gens meurent au bout de soixante-huit jours. Eh oui. Par asphyxie parce que le système n’est pas assez bien rodé pour équilibrer l’atmosphère et qu’en bas, on s’en fout. Un Guantánamo dans l’espace, un rêve de science-fiction répugnante rendu réel par des hommes politiques corrompus.

 

Les gouvernements tentent de monter l’opinion publique contre moi depuis que j’ai révélé leur petit secret. Je gêne, je suis le lanceur d’alerte de mon époque, plus célèbre encore que Snowden à la sienne. Je suis Selim Kadri. J’étais à cette manifestation pour me cacher dans la masse, pour défier ces salauds, et un robot policier m’a blessé à la tempe. Étant neutralisé, il est passé à d’autres manifestants. Heureusement que le gaz lacrymo a occulté sa caméra au moment du coup, j’ai pu éviter d’être reconnu. À ce moment-là. Mais maintenant que mon nom circulait parmi les pompiers…

 

 J’en ai vu un qui a parlé dans sa radio. J’ai tenté de fuir, mais je n’ai réussi qu’à rouler sur le côté de la camionnette de secours, assommé par un vertige malvenu. Les forces de l’ordre me sont littéralement tombées dessus avec une telle vivacité que j’ai eu de la chance de ne pas mourir à cet instant. Et puis le procès a eu lieu. Vous avez dû le suivre, tout le monde en parlait en boucle, sur toutes les télés, tous les journaux. Moi, tout du long, j’ai fixé la peinture au-dessus du juge. Une reproduction de l’Allégorie du triomphe de la Justice de Jouvenet. J’y voyais une cruelle mascarade. Puis on a annoncé officiellement mon suicide en prison, et on a révélé la préparation d’une nouvelle mission de colonisation de Mars dans la foulée. Ils ont changé mon identité, mon visage et me voici ici. Parmi vous. Je suis Selim Kadri et nous n’avons plus que soixante-huit jours pour essayer d’améliorer le système ou se regarder mourir les uns après les autres. Quelqu’un a des idées ?