Extrait d'une autobiographie

Dans cette branche de la famille aussi, on parlait peu du passé. Les « grands » semblaient vivre au présent, se bornant à échanger les nouvelles de chacun et quelques projets pour un à-venir proche. Moi, je parlais de... l’école. Puis j’écoutais plus ou moins ce qui se disait. Cependant, il existait un rituel, seule occasion qui me permettait d’être quelques instants seule avec Grand-Mère. Lorsque l’heure du départ approchait, Léontine décidait que nous allions faire un bouquet. Très tôt, Maman a décrété que j’aimais les fleurs. C’était un fait acquis sur lequel je n’ai pas eu l’heur de m’interroger. Était-ce héréditaire, comme une tradition familiale, était-ce un symptôme incontournable de féminité ? Aimais-je, enfant, vraiment les fleurs ? Toujours est-il que la cérémonie du bouquet s’était instaurée en tradition. Nous sortions toutes les deux, elle s’armait d’un sécateur et me demandait mon choix. Car il n’était pas question que je cueille moi-même. Je désignais, elle sectionnait délicatement les tiges, et confectionnait elle-même le bouquet qu’elle me destinait. Je devais juste bien veiller à garder les pieds dans les allées du jardin pour ne rien abîmer et ne pas me salir. A ce moment, nous aurions pu échanger plus librement puisque nous étions seules, mais nous n’en avions pas l’habitude et je doute que nous l’ayons fait.

 

Je n’osais pas réclamer les plus belles fleurs. J’étais éduquée avec le souci de ne pas priver les autres et la notion particulière de la politesse : notre spontanéité d’enfant ne trouvait pas souvent libre cours dans la proximité des parents. Lorsque je disais que le bouquet était joli et suffisant, Grand-Mère ajoutait d’elle-même une ou deux roses ou quelques dahlias que, peut-être, j’avais un peu plus regardés que les autres. Dure, ma Grand-mère ?...

 

 J’étais heureuse de repartir avec mes fleurs, dans la petite quatre-chevaux paternelle. Arrivée chez mon autre grand-mère, c’est maman qui se chargeait de les mettre en vase, je ne m’en souciais déjà plus. L’enfance semble oublieuse, mais les petites choses du quotidien savent planter en nous d’insoupçonnables racines tapies dans l’inconscient, et ressurgissent un jour, au détour de notre chemin de vie.

 

 

Extrait d'un récit de vie

Ça a été une période très dure, et nous, les jeunes, nous avons eu notre jeunesse perturbée. À l’Atelier, ils ont renvoyé les filles de cultivateurs pour ne garder que celles qui n’avaient que ça pour vivre. Alors ils m’ont renvoyée. J’ai dit à ma mère :

 

Moi, maintenant, je veux apprendre la couture.

 

Ah bah cherche une patronne, qu’elle m’a dit.

 

 On voyait bien que ça lui plaisait pas de trop, parce que si j’étais en apprentissage, je rapportais plus de sous. M’enfin elle a rien dit de trop quand même.

 

J’ai été voir la patronne de couture qui était au début de la rue où habitait ma marraine, à ****. Elle m’a dit qu’elle pouvait pas me prendre parce que j’étais trop âgée. J’ai dit que je voulais juste avoir quelques notions.

 

  Ah bah vous m’emmèn’rez deux litres de lait par jour, alors ! qu’elle a dit.

 

 Elle perdait pas le nord ! Mais elle le payait quand même. Ah bah t’aurais pas voulu, dis. C’était le gagne-pain de ma mère. C’était pas bézef[1], comme on dit, mais y avait pas comme maintenant les sous qui tombent à la fin du mois.

 

J’y allais en vélo, avec les deux litres de lait. En hiver, ce n’était pas drôle. Il me souvient d’un matin où c’était verglacé : j’ai piqué une tête avec mon vélo, les deux litres de lait ont été cassés. Ma patronne n’était pas très contente, elle avait beau être pieuse, elle n’en était pas moins dure.

 

Oh j’étais sportive. Le vélo m’a beaucoup apporté. J’adorais ça. J’allais même jusqu’à ****! Tu te rends compte ? Y a quarante kilomètres, hé ! En cours de route, je m’arrêtais quand je voyais des poules dans un champ, pour acheter des œufs pour ma petite marraine, la femme de mon parrain, avec mes économies.

 

Bon. J’allais à **** à vélo. Mais c’était la guerre. Il fallait toujours avoir ses papiers sur soi. Tu sais, c’était pas facile, la vie pendant la guerre. On en a souffert parce qu’on était privé sur la nourriture, sur un tas d’autres choses aussi. Par exemple, il ne fallait pas circuler la nuit. Et quand j’allais à ****, je me faisais des fois arrêter et il fallait montrer ses papiers.

 

Oh, mais j’étais tellement contente d’apprendre un métier. Mais j’avais du boulot ! Je me levais de bonne heure, vers six heures du matin. Je préparais mon repas de midi et je faisais ma toilette. Je réchauffais mon repas chez ma marraine, et mes trois cousines me piquaient toujours ce que j’amenais si ça leur plaisait. Par exemple, ma marraine ne faisait jamais de beignets. Et mes cousines, elles adoraient ça ! Alors quand j’en faisais, elles disaient :

 

  Oh bah, tu partages, hein, tu partages !

 

J’avais beau en faire plus, comme je savais qu’elles allaient m’en demander, j’en avais quand même presque plus pour moi. Ça m’a pas laissé un bon souvenir, ça, parce que j’étais obligée de me lever plus tôt, et en plus, à quatre heure de l’après-midi, j’avais déjà faim. Bien sûr, elles m’invitaient à manger parfois, mais j’osais pas trop prendre dans leurs plats.

 

Avec la patronne, ça allait. Je biglais quand il y avait des essayages. En hiver, elle faisait les essayages à l’atelier, pour économiser le chauffage. Comme ça, je pouvais bien voir comment elle faisait. C’était important pour moi. Mon rêve, c’était d’avoir un atelier, et d’avoir des apprenties et des ouvriers. Je voyais les choses en grand.

 

Je suis restée là toute la guerre. Vers la fin, ça bombardait trop, il fallait partir dans les bois avec le travail pendant les alertes. J'avais trop peur, alors j'ai préféré rester à la maison. D'ailleurs, peu de temps après, les Allemands, quand ils se sont retirés, ils ont incendié la ville qui a été détruite à 90%, ainsi que les environs. Et dans notre village, beaucoup de personnes des villages environnant y ont trouvé refuge. Ils avaient tout perdu, et leur maison et leur bien. Et comme beaucoup n'avaient plus d'habits, ils sont venus me trouver pour que je leur en fasse. Je me suis lancée, voilà. C'était surtout dans des couvertures militaires. Comme il faisait froid, je leur faisais des manteaux, des blousons.

 

En 44, on avait Monique **** de **** qui était à la maison. On couchait tous dans la cave de la maison, en dessous de la chambre de nos parents. Son père, le frère de mon père, avait dit :

 

Pour qu’au moins elle ait à manger.

 

Nous étions parties aux champignons aux **** quand les obus américains sont tombés. Ma mère est venue au-devant de nous en pleurant, croyant que nous étions mortes. Moi, j’avais perdu mes sabots. La route était plein de cratères.

 

Le lendemain, c’est un obus qui est tombé sur le toit de la maison et un sur la cheminée. Nous étions dans la cuisine et personne n’a été touché, ni par un éclat ni par un gravât. On ne pouvait plus faire la cuisine, on avait installé un fourneau à quatre pots à l’extérieur.

 

Moi et ma cousine Monique, on était chez ma grand-mère Marie, et ça faisait deux ou trois jours qu’on était là quand un obus est entré dans le mur de la cuisine. Par chance, on était dans la salle à manger. C’était un obus au phosphore et le feu a pris de suite. Je criais :

 

  Au feu ! Au feu !

 

 Mais les gens étaient réfugiés dans les caves.

 

 Ma grand-mère n’a pas survécu à la perte de sa maison. Pis elle avait respiré trop de phosphore aussi.

 

Après, ça a été la fin du cauchemar. La vie a repris son cours, mais plus pareil. C'est-à-dire... C'était une autre époque qui commençait, qui n'avait plus rien à voir avec celle que nous avions connue. La bonne entente avait disparue.



[1] Bézef : de l’arabe bezzaf, à foison.  Utilisé dans le langage populaire pour dire « beaucoup », surtout dans une phrase négative. (Larousse)